« J’accuse »: Polanski, #MeToo et l’hypocrisie du cinéma

« J’accuse » de Polanski ou la démonstration de l’hypocrisie du monde du cinéma à peine deux ans après le lancement du mouvement #MeToo. 

Demain, mercredi 13 novembre sort en salle le malheureusement tant attendu J’accuse de Roman Polanski retraçant l’histoire de la célèbre affaire Dreyfus. Ce film est, en toute légitimité, au coeur de polémiques.

Rappelons-le, le mouvement #MeToo est un mouvement international, réunissant les plus grands noms de personnalités publiques ou non, contre le harcèlement et les abus sexuels. L’expression aujourd’hui fameuse qui a donné nom à ce mouvement d’envergure mondiale a été utilisée pour la première fois sur MySpace en 2006 par Tarana Burke, victime de harcèlement sexuel et militante fondatrice de Me Too. L’objectif de ce mouvement est d’encourager les nombreuses victimes de violences sexistes à briser le silence. Cette initiative a été popularisée 10 ans plus tard, quand ont resurgi des accusations de harcèlement sexuel contre Harvey Weinstein, célèbre producteur américain. Le mouvement se transforme en hashtag, partagé viralement aux côtés des messages de soutien aux victimes ou témoignages divers. Pendant le scandale, c’est l’actrice Alyssa Milano qui invita sur Twitter ses consœurs victimes d’abus sexuels en tous genres à diffuser le hashtag #MeToo. Ces prises de parole qui ont entraîné moult scandales et vagues de haine, s’inscrivent dans la culture populaire comme un des événements des plus marquants.

Le magazines TIMES a nommé « personnalité(s) de l’année 2017 » les victimes de #MeToo qui ont brisé le silence

Aujourd’hui, à peine deux ans après le début de ce mouvement, nous déplorons l’hypocrisie de l’industrie du cinéma.

Le mouvement MeToo a donc permis à de nombreuses femmes de témoigner du sexisme dans cette industrie, de briser un tabou qui plane sur les studios et au-delà depuis des décennies, sur toutes sortes d’abus qu’elles pouvaient subir en silence. Ce mouvement n’a pas du tout perdu en pertinence, puisque récemment, la célèbre actrice française Adèle Haenel a pris la parole à ce sujet.

L’actrice doublement césarisée à seulement 30 ans, et à l’affiche du merveilleux Portrait de la jeune fille en feu (Céline Sciamma) a, il y a quelques jours, témoigné sur les abus sexuels qu’elle a pu subir. Dans une enquête publiée sur le site Mediapart, l’actrice accuse celui qui l’a dirigé dans Les Diables, en 2002, de harcèlement sexuel et d’attouchements alors qu’elle était âgée de 12 à 15 ans. Christophe Ruggia, qui avait entre 36 et 39 ans au moment des faits, nie toutes les accusations qu’elle lui porte.

Adèle Haenel, à Paris. © Isabelle Eshraghi pour Mediapart

Je suis encore plus choquée qu’il dise qu’il m’a ‘découverte’, parce qu’en fait, il m’a surtout détruite.

La flamme Me Too est ravivée en France, les médias du monde entier couvrent cette nouvelle affaire où tradition et justice semblent une nouvelle fois s’affronter.

De nombreuses personnalités apportent leur soutien à Adèle Haenel, telle que l’actrice Marion Cotillard qui exprime sur Instagram sa “gratitude infinie” envers le courage de cette prise de parole.

La journaliste et écrivaine Sophie Fontanel a aussi apporté son soutien à l’actrice, la remerciant et évoquant son émotion : “Par votre façon de vous exprimer, vous allez peut-être réussir à libérer ce qui est encore cadenassé : la parole des hommes.”

De l’autre côté du tapis rouge français, nous retrouvons le comédien Jean Dujardin, qui nous a fait part de sa compassion pour la victime. “J’ai beaucoup d’affection et de compassion pour Adèle Haenel. J’ai toujours ressenti sa grande rage, sa colère. Je pressentais d’ailleurs sa blessure mais je ne savais pas qu’elle serait si profonde » dit la vedette du nouveau Polanski sur France Inter.

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Les blessures sont profondes, mais les mémoires sont courtes. Roman Polanski est aujourd’hui, du haut de son statut prestigieux de cinéaste français pionnier, poursuivi pour viol sur mineure depuis 1977. Rappelons qu’il a drogué puis violé une jeune fille de 13 ans et s’est ensuite enfui en Pologne et en France. Il est donc avéré que Roman Polanski est un violeur, toutefois il reste vénéré, protégé et adulé par de nombreux grands noms du cinéma.

L’année dernière, Catherine Deneuve défendait le réalisateur sur le plateau de Quotidien: « C’est une jeune fille qui avait été amenée chez Roman par sa mère, qui ne faisait pas son âge de toute façon. Et de toute façon, on peut imaginer qu’une jeune femme de 13 ans puisse faire 15, 16 ans. Il ne lui a pas demandé sa carte de visite. Il a toujours aimé les jeunes femmes. J’ai toujours trouvé que le mot de viol avait été excessif ». Une citation mémorable après la fameuse « Mais vous avez vu les photos ? Elle fait 25 ! Donc, il faut cesser de parler de viol. » prononcée par le cinéaste Costa-Gavras, il y a 10 ans sur Europe 1.

Avec du recul et une conscience modelée par des années de témoignages et de débats, nous aurions pu espérer un changement, la fin du confort de ces cinéastes et producteurs accusés d’agressions sur des femmes. L’optimisme d’une industrie dans laquelle les violences ne seraient pas impunies, où toutes ces victimes restées silencieuses pendant des décennies auraient la justice qu’elles méritent. Mais au rythme des interventions, et dans une société où l’information se propage aussi rapidement et vastement, nous remarquons que les mentalités tendent à évoluer et que chaque prise de parole participe à son échelle à un nouvel ordre des choses.

A l’ère des réseaux sociaux et du militantisme individuel, les internautes aussi prennent parole et tentent de suppléer ces médias souvent silencieux. C’est ce qui a motivé de nombreux acteurs à annoncer qu’ils ne joueraient plus avec Woody Allen après des interrogations et déceptions du public. Colin Firth, Ellen Page, Emma Stone se désolidarisent des accusations, Timothée Chalamet par exemple a pris la décision de donner son salaire pour Un jour de pluie à New-York à des associations militantes (le centre LGBTQ de New-York et RAINN contre les violences sexuelles). 

“J’aimerais répondre spécialement à la question sur Woody Allen, qui m’a été posée plusieurs fois récemment… C’est quelque chose que je prends très au sérieux et à quoi j’ai beaucoup réfléchi, et il m’a fallu du temps pour trouver les bons mots. Je ne peux que parler en mon nom quand je dis: si j’avais su à l’époque ce que je sais maintenant, je n’aurais pas joué dans le film. Je n’ai pas travaillé avec lui de nouveau, et ne vais pas travailler avec lui dans le futur. » Greta Gerwig

Dans un climat où même le public se rend compte de son rôle dans la visibilité et le crédit accordés à des criminels, il est impensable que les “grands” de l’industrie ne suivent pas. Comment rendre ce mouvement crédible quand même les Césars invitent Roman Polanski à présider la 42ème cérémonie ? Il a fallu attendre un scandale, des milliers de tweets indignés et des réactions du public pour que le réalisateur lui-même renonce. Cependant, la situation plus que controversée du réalisateur n’a pas semblé intéresser les programmateurs de la prestigieuse Mostra de Venise qui a diffusé J’accuse en avant-première mondiale, avant de le couronner Lion d’argent du festival.

Nous n’avons plus affaire à un silence mais à une complicité. Vecteurs premiers de l’information, à la parole chérie et reprise de tous, les médias doivent revoir leur rôle dans un climat aussi lourd de silence. Choisir de s’exprimer est un choix politique. Choisir de se taire aussi. Faire profiter un criminel d’une plateforme pour s’excuser et s’exprimer, et parallèlement se dédouaner de toute responsabilité en s’improvisant porte-parole des victimes à chaque accusation, est plus que critiquable aujourd’hui.

Ce sont pour toutes ces raisons qu’il apparaît pour nous essentiel de boycotter fortement ce nouveau film de Polanski. Il n’est pas concevable qu’il soit à l’origine d’un nouveau succès alors que planent au-dessus de sa tête depuis 40 ans de telles accusations. Non, la séparation entre l’homme et l’artiste n’est pas possible, alors qu’il existe des centaines de cinéastes talentueux aujourd’hui qui méritent leur place. Il est anormal de donner une visibilité et même récompenser ces prédateurs sexuels, alors que les victimes continuent de trouver le courage de se battre et donner de la légitimité à leur combat contre les abus sexuels.

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