#FIFIB | Gagarine : entretien avec Fanny Liatard et Jérémy Trouilh

En octobre 2020, nous avons eu la chance de nous entretenir avec Fanny Liatard et Jérémy Trouilh après la projection de leur premier long-métrage, Gagarine, lors de la 9e édition du FIFIB (Festival International du Film Indépendant de Bordeaux). À cette occasion, nous avons pu discuter ensemble de leur film, de leur parcours mais aussi de leur responsabilité politique en tant que cinéastes.

Synopsis

Youri, 16 ans, a grandi à Gagarine, immense cité de briques rouges d’Ivry-sur-Seine, où il rêve de devenir cosmonaute. Quand il apprend qu’elle est menacée de démolition, Youri décide de rentrer en résistance.

Avec la complicité de Diana, Houssam et des habitants, il se donne pour mission de sauver la cité, devenue son « vaisseau spatial ».

L’entretien

Avez-vous une anecdote ou quelque chose à nous raconter sur le tournage ou la tournée des festivals ?

[Fanny Liatard]
Le moment où on a rassemblé les anciens habitants de la cité — ou en tout cas du quartier — des gens qui vivent à Ivry et qui ont vraiment connu cette cité Gagarine pendant des années. Nous les avons rassemblé un soir pour la scène finale avec près de 150 figurants.

C’était en plein été, il faisait très chaud et on les a habillé en tenues d’hiver. Je pense qu’ils ne s’attendaient pas à ça parce que c’était pour beaucoup, des gens qui n’avaient jamais joué dans des films. Ils étaient avec leurs bonnets et leurs doudounes et ils ont dû refaire la scène une vingtaine de fois — sortir leurs portables, faire le décompte, etc. — et je pense qu’ils ne s’attendaient pas à autant de prises.

Pour nous aussi c’était hyper impressionnant et un peu nouveau de diriger une foule. D’ailleurs, la première assistante qui était avec son mégaphone et qui hurlait a eu une extinction de voix. Et puis les personnes de la mise en scène qui passaient parmi la foule pour dire “vous, vous parlez de ça” “vous, vous parlez de ça” et essayaient de diriger la foule comme ça c’était vraiment super. Et en plus pas n’importe quelle foule, la foule des vrais habitants qui viennent voir la fausse démolition de la cité, c’était un moment assez marquant du tournage. 

Crédit photo : @hautetcourt

« La foule des vrais habitants qui viennent voir la fausse démolition de la cité, c’était un moment assez marquant du tournage. »

Fanny Liatard

La musique joue un rôle majeur dans le film, elle accompagne les silences de Youri, surtout dans la scène finale qui est grandiose : comment avez-vous incorporé la musique, que ce soit les productions originales ou les autres ?

[Jérémy Trouilh]
Quand on a pensé la musique, l’un de nos objectifs était qu’elle raconte un peu les émotions des personnages principaux, qui sont Youri et la cité et qui sont deux personnages qui ne parlent pas beaucoup. Du coup, pour faire ça il y a d’abord eu un élément musical : les sons de la cité.

Nous avions envie de tous les sons qui sont le quotidien d’un immense immeuble où il y a tellement de monde, toutes les langues, toutes les sonorités, de la cage d’ascenseur au RER qui passe. Ce sont des choses qui ponctuent l’ambiance musicale du film et qui créent un chemin vers une transformation, vers la science-fiction. Il fallait que ces mêmes sons soient utilisés dans la bande-son de ce qu’est un vaisseau — la cage d’ascenseur — et deviennent un vrombissement, une navette spatiale. Que le décollage de la cité à la fin résonne avec ce que pourrait être la démolition d’une cité et tout ça — puisés dans les fonds du réel — crée une mélodie du quotidien. Nous avons donc demandé à nos compositeurs, les frères Galperine et Amine Bouhafa, de faire ça. De créer de la musique à partir d’instruments mais aussi en essayant de piocher dans les sons du réel.

Après nous avions des références assez claires de musiques et on voulait un peu quelque chose à la Interstellar ou Blade Runner. Une musique un peu spéciale qui nous fasse nous élever et qui soit aussi dans une nostalgie, quelque chose d’évanescent. L’un des gros défis de la musique, c’est les 15 dernières minutes du film qui sont entièrement musicales. Ça fait 15 minutes non stop et il ne fallait pas que ça devienne un clip, il fallait donc que ces musiques aient la subtilité de laisser la place aux gens, à leurs murmures quand ils se retrouvent, aux personnages, au souffle de Youri et en même temps que ça amène vers une vraie épopée et que ça porte des émotions qu’on voulait héroïques. Ça a été pas mal de temps de recherche avec les compositeurs.

Crédit photo : Gagarine HD 02 @hautetcourt

« Quand on a pensé la musique, l’un de nos objectifs était qu’elle raconte un peu les émotions des personnages principaux. »

Jérémy Trouilh

C’est la première fois qu’Alseni Bathily joue dans un film, comment est-ce qu’on accompagne un jeune acteur dans son premier rôle avec une équipe et un film comme le vôtre ?

[F.L]
On s’accompagne les uns les autres puisque c’était vraiment une rencontre hyper belle avec Alseni. Nous cherchions cette personne qui allait être entre deux âges, entre l’enfance et l’adolescence et on a trouvé ça, ce regard d’enfant dans une carrure de héros. De toute façon, Alseni était très juste dans tout ce qu’il faisait au casting, c’était déjà un très bon départ.

Ensuite, il a beaucoup lu sur l’espace, on a pas mal parlé de ça pour qu’il découvre cette passion qu’il n’avait pas forcément au début et qu’il se l’approprie vraiment à sa manière et puis on a pas mal répété les scènes que ce soit avec Alseni ou avec les autres acteurs.

Nous sommes partis en week-end tous ensemble en Normandie pour créer de vrais liens. Par exemple, on prenait les dialogues et on leur faisait dire avec leurs mots et à l’issue de ça on réécrivait, tout était assez écrit mais on pouvait adapter.

Alseni a aussi travaillé avec une coach qui s’appelle Delphine Zingg. Sa manière de travailler c’était assez beau, elle n’était pas sur le scénario ou sur des trucs précis mais elle essayait de lui faire ressentir des émotions fortes qui étaient en lien avec le film pour qu’il ait ça dans ses bagages, toutes ces choses-là qu’il avait travaillées, ces émotions de colère. Elle essayait de le pousser à bout, en tout cas de lui dire “c’est quoi quand t’es à bout ?”. Nous pouvions lui en parler et faire ressortir des choses parce que c’est vrai qu’à 18 ans on a vécu parfois beaucoup de choses mais il y a certaines expériences qu’on n’a pas trop vécues — ou du moins pas de la même manière que nous qui avons presque la trentaine. C’était tout un processus, mais dès le premier jour de tournage, il a mis toute l’équipe en confiance, on a vu qu’il était exceptionnel et en plus entouré d’acteurs hyper talentueux.

Est-ce que vous estimez avoir une certaine responsabilité politique avec un sujet qui est aussi réel et actuel que celui de Gagarine ?

[J.T]
Le mot “responsabilité” peut faire peur et en même temps c’est vrai qu’il faut assumer les choses qu’on fait et qu’on dit donc nous ce qu’on assume à fond c’est qu’on a voulu faire un film qui modifie le regard sur un territoire — les quartiers populaires en France et les gens qui y vivent — qui est beaucoup trop stigmatisé et dont l’image est beaucoup trop monocorde, violente et pessimiste.

On sent que cette image est hyper enfermante pour les gens et pour les jeunes. Quand on est représenté que comme un jeune dealer sans avenir et sans horizon, à un moment c’est dur de se projeter soi-même. Si on a eu envie de créer un jeune qui rêve d’espace depuis sa cité, c’est parce qu’on en a rencontré plein des jeunes qui ont des rêves immenses, atypiques, ambitieux. Des jeunes qui ont foi aussi dans le collectif.

Ces femmes par exemple, toutes les femmes qu’on a rencontrées à Gagarine et dans plein d’autres quartiers qui portent les cités, qui ont une espèce de foi en une sororité qui est magnifique, tout ça, c’est des choses qu’on a eu envie de dire avec subtilité. Notre film n’est pas un pamphlet politique, mais plutôt l’histoire d’un jeune. Une fiction qui a un fond politique derrière et on l’assume évidemment. 

Crédit photo : GAG_200528_Stills-ToProd_3.7.1 @hautetcourt

« Notre film n’est pas un pamphlet politique, mais plutôt l’histoire d’un jeune. Une fiction qui a un fond politique derrière et on l’assume évidemment. »

Jérémy Trouilh

Comment voyez-vous le futur du cinéma dans les prochains mois ? Notamment vis-à-vis de la sortie du film qui approche ?

[F.L]
On a eu la chance — le fait qu’on soit à Cannes — d’avoir le film qui s’est vendu dans plus de 30 pays en deux jours au Festival de Cannes. Je pars de là parce que ça nous a vachement donné la foi dans la façon dont notre histoire, qui est très locale, parlait à l’international. On commence tout juste à montrer le film donc c’est incertain mais on se dit qu’on est dans une période ou il y a plein de choses à réinventer. C’est ce qu’on s’est dit avec les productrices, les distributeurs : on a un choix à faire, est-ce qu’il faut sortir le film ? Est-ce qu’il faut le sortir à Cannes ?

On est quand même un peu au bord d’un précipice, quelque chose en tous cas de nouveau, donc c’est aussi à nous d’inventer les nouveaux outils pour montrer des films, continuer à aller au cinéma. Il y a plein de choses à inventer, donc une fois qu’on est lancés là-dedans — de toute façon tout est bizarre en ce moment — il faut prendre tout ce qu’il y a à prendre et essayer d’être innovants pour continuer à partager les films et rencontrer du public. On est assez optimistes, et il le faut.

Vous attendiez-vous à recevoir un tel accueil pour votre film ?

[J.T]
Ça nous bouleverse évidemment ! C’est génial d’avoir ce genre de retours positifs quand on fait un film !

Ça commence par un truc tout seul — en l’occurrence là à deux —, dans un métro, dans un café, dans un appartement, à la montagne, pendant des mois et des mois à essayer de faire germer une idée. Et puis, petit à petit, il y a des gens qui se soudent, qui décident d’y croire avec toi et ça dure des années et quand le bébé est là, évidemment tu l’aimes d’amour et t’as envie que tout le monde l’aime mais tu n’es sûr de rien.

Quand Thierry Frémaux nous a appelés pour dire que si le Festival Lumière avait lieu, il voulait que notre film soit dans la sélection ou, quand on fait des projections et que les gens prennent le micro et qu’ils éclatent en sanglots pour témoigner que quelque chose les a touchés c’est la folie, c’est pour ça qu’on fait des films, pour les partager

[F.L]
Comment voit-on la suite ? Eh bien, déjà, d’avoir pu vous le montrer ce soir à Bordeaux, dimanche à Lyon, on a eu un premier public avec qui échanger et c’est vraiment un grand bonheur. Je pense que c’est dans le processus de fabrication d’un film, il y a ce moment-là qui est hyper important. Après, nous on va continuer à écrire des films et on va passer à autre chose et du coup cette étape-là on l’avait pas encore eue et même si c’est peut être pas autant que s’il n’y avait pas eu le Covid-19, c’est quand même magnifique, c’est génial !

Crédit photo : Gagarine HD Youri rouge @hautetcourt

Avez-vous des conseils à donner aux jeunes cinéastes qui se lancent ?

[F.L]
On a vraiment essayé de sauter sur toutes les occasions, toutes les opportunités. Avec Jérémy, on avait déjà fait des études donc quand on a décidé qu’on allait faire des films on pouvait pas essayer de retenter des écoles de cinéma — on se le sentait pas en tous cas —.

Finalement, Jérémy a fait un Master à Lussas qui est une année de Master spécialisée dans le documentaire. C’était génial, on l’a initié à la cinéphilie notamment. Moi, j’ai envoyé une idée de scénario à La Ruche à Jindou qui est une résidence d’écriture géniale pour des gens qui sont autodidactes et du coup j’ai été prise, j’ai rencontré plein de réalisatrices et de réalisateurs qui avaient leur manière de faire du cinéma et je me suis dit “il n’y a pas qu’un chemin, on peut y arriver si on en a très envie”, et nous je pense que c’est ce qui nous a aidé. 

Par exemple, pour le premier court-métrage, on a répondu à un concours de scénarios. Je sais que nous avons des copains qui ont écrit des scénarios, ils ont réécrit, réécrit, réécrit, ça marchait pas et ils se faisaient refuser des commissions sans arrêt. C’est vrai qu’il faut avoir la foi. C’est pour ça qu’à deux c’est génial parce qu’on se porte. Et puis aujourd’hui, faire un court-métrage ça peut être dur mais ça peut aussi être facile. Si on a une bonne idée, une caméra ça se trouve, un portable, je ne sais pas, mais on peut quand même faire des choses et du coup je pense qu’il faut se lancer, il faut faire ce qu’on a envie de faire et raconter des histoires singulières qui nous appartiennent.

[J.T]
Et c’est pour ça qu’on dit souvent — enfin ça dépend toujours à qui on s’adresse, mais comme souvent on s’adresse à des jeunes qui font des formations en cinéma — que le truc essentiel c’est de ne pas oublier de vivre, vivre des choses. C’est en vivant des choses, en explorant le monde qu’il y a des histoires qui nous arrivent, des évidences de choses qu’on a envie de raconter.

Je dis explorer le monde, mais ça peut aussi vouloir dire s’explorer soi, explorer sa famille, poser des questions à ses grands-parents. La nourriture pour faire un film est nécessaire parce qu’il ne faut pas partir sur une idée si on ne sent pas au fond de soi que c’est un truc qui nous est intimement fondamental. Et on a tous des histoires fondamentales à raconter et qui deviennent universelles parce que, justement il y a cette sincérité derrière.

[F.L]
Être sincère c’est important, et croire en soi aussi parce que je trouve que la jeunesse doit briser des codes, c’est génial quand elle se sent libre de briser des codes, des choses existantes, qu’elle se fasse confiance.

Parfois, je me dis que ça peut être une tare, mais que c’est aussi une bonne chose de ne pas avoir fait des études dans le cinéma parce que nous sommes arrivés le premier jour de tournage de notre court-métrage Gagarine avec seulement de l’envie. On ne savait pas dire moteur, ni action, ni dans quel ordre c’était mais on est arrivés avec nos envies à nous sans trop de choses formatées ou de codes et ça, chacun l’a en soi. C’est la singularité de chacun, il suffit de réussir à la faire sortir et à l’affirmer. Et même si des fois quand on a 20 ans c’est plus dur, il faut croire en soi.

Crédit photo : GAG_200528_Stills-ToProd_2.97.1 @hautetcourt

« On a tous des histoires fondamentales à raconter et qui deviennent universelles parce que justement il y a cette sincérité derrière. »

Jérémy Trouilh

Gagarine sort en salles le 23 juin, et nous n’avons qu’une chose à vous dire,
foncez le découvrir !

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