#FIFIB | De l’or pour les chiens : entretien avec Anna Cazenave Cambet

Nous avons rencontré Anna Cazenave Cambet lors de la 9e édition du FIFIB (Festival International du Film Indépendant de Bordeaux). Nous avons pu échanger avec la jeune réalisatrice à propos de son premier long-métrage “De l’or pour les chiens” mais aussi de féminisme et plus particulièrement de la place des femmes dans l’industrie du cinéma.

Synopsis

Esther, une jeune femme du Sud de la France va, à la fin de l’été, partir à Paris sur les traces d’un amour saisonnier. Elle vivra un périple intense et romanesque. 

La seule “exigence” de casting concernant le personnage d’Esther reposait sur le fait que l’actrice devait être blonde. Pourquoi ce choix ?

Dans le Sud-Ouest on est souvent un peu en lien avec les pays de l’Espagne, on est beaucoup brunes et je voulais donc qu’elle ait ce truc. La blondeur c’est aussi la candeur et on calque souvent des idées un peu bêtes sur les filles blondes. Il y a aussi quelque chose de LA jolie blonde aux yeux clairs, de la plage… Je lisais un article hyper intéressant qui disait qu’en fait la vraie blonde dans la société c’est la fausse blonde, c’est-à-dire que l’icône de la femme blonde c’est la fausse blonde et c’est ça qui apporte la sexyness de la blonde. Esthétiquement c’est aussi toujours passionnant de filmer les blondes, pour une histoire de lumières. C’est bête mais j’avais envie que ses cheveux soient tout le temps irrigués de soleil.

“Devenir adulte c’est aussi apprendre à écrire sa propre histoire, sa propre légende.”

— Anna Cazenave Cambet

“De l’or pour les chiens” déconstruit le coming-of-age movie dans son approche. Pourquoi déconstruire et que déconstruire selon vous ?

D’abord, c’est fatiguant que la question de l’empowerment par le sexe passe entre les mains de réalisateurs (hommes), à un moment ça va quoi. On a déjà très peu de place dans l’histoire et en plus quand on parle de notre sexualité c’est très souvent des hommes qui le font à notre place et avec bien plus de budget que nous. Nous avons eu très peu de budget pour faire ce film. Il y avait l’envie de prendre part à cette discussion et de prendre de la place aussi, de dire qu’à un moment on peut raconter notre histoire nous-même et finalement c’est aussi ce que fait Esther. On doit apprendre à raconter notre propre histoire et pour ça on nous laissera pas la place donc il faut jouer des coudes. Après, je pense qu’il y a de magnifiques coming-of-age movies qui ont été réalisés dans les années 90 mais aujourd’hui l’accès à la sexualité ne se fait plus de la même manière et on n’est plus dans cette innocence, dans ce rapport au corps comme ça où tout est nouveau, où la première fois que tu baises avec quelqu’un tu ne connais rien de rien. On a des connaissances en plus et une pression en plus, un truc qui est assez double. On a toute une liste de choses qu’on croit devoir faire et qu’on fait et ça prend parfois des années et des années à s’apercevoir que ce n’était peut être pas la bonne voie. Moi je voulais pas poser de regard moral sur ça mais je voulais parler du fait d’avoir 18 ans et d’être dans un rapport de sexualité avec un homme — un garçon plus âgé et plus expérimenté — et en quoi ça peut devenir le point de départ d’une quête vers soi-même. Quand j’avais 18 ans, personne ne se posait la question des rapports hétéronormés, de pourquoi un rapport sexuel se construit toujours de la même manière, on n’avait pas d’étude qui disait qu’en fait la pénétration est le rapport le moins satisfaisant pour les femmes et pourtant c’est le plus reproduit. Je pense qu’on va être une nouvelle génération de femmes qui vont prendre en main cette question-là et puis la raconter nous-même aussi parce qu’avant on n’avait pas la place pour le faire. C’est ce qui a permis à l’histoire de s’écrire à rebours des coming-of-age movies habituels parce que je pense que c’est plus par là qu’on apprend à se connaître. 

“Je voulais écrire la séquence inverse, je voulais rester loin, je voulais dire qu’on n’a pas besoin de connaître les détails physiques de ce qui se passe pour comprendre ce qui se passe.”

— Anna Cazenave Cambet

TW / Viol

Spoilers

On ressent que la question du consentement est très importante dans votre film. Qu’est-ce que ça signifie pour vous ? Pouvez-vous nous parler plus précisément de la scène de viol ?

Beaucoup de personnes ne comprennent pas que c’est une séquence de viol. Au travers des débats — d’ailleurs les débats sont hyper intéressants sur ce film en général — j’utilise volontairement le mot “viol” et je vois des réactions dans le public, je vois des gens qui refabriquent tout le film en se disant “mais oui putain j’ai assisté à une séquence de viol”. On en revient toujours à cette histoire du male gaze (regard masculin : le regard masculin, également appelé vision masculine ou male gaze, désigne le fait que la culture visuelle dominante imposerait au public d’adopter une perspective d’homme hétérosexuel. Ce concept a été proposé par la critique de cinéma Laura Mulvey dans son essai Visual Pleasure and Narrative Cinema publié en 1975) et d’un cinéma qui a été majoritairement créé par les hommes. Les hommes mettaient en scène ce qu’on appelle classiquement “le monstre” et donc il fallait que le viol soit violent, soit fait par un inconnu, soit plutôt sur des territoires extérieurs, que la fille en sorte dans un état catastrophique et qu’en plus on prenne du plaisir à assister à cette séquence-là. Je voulais écrire la séquence inverse, je voulais rester loin, je voulais dire qu’on n’a pas besoin de connaître les détails physiques de ce qui se passe pour comprendre ce qui se passe et surtout on va comprendre par son discours que toute la séquence est une séquence oppressive. D’ailleurs pour moi, ça ne commence pas par le garçon, ça commence déjà par le groupe. On aborde la question de la culture du viol par le groupe parce que c’est le groupe qui va obliger cette fille et ce garçon qu’ils ont désignés comme les weirdos de service. On a fabriqué cette séquence avec des ponctuelles au son, où des filles passent devant la porte, puis ne sont plus là. On assiste à cette violence qui est terrible et on se dit qu’à tout moment, Esther pourrait demander de l’aide et elle ne va pas le faire parce que de toute façon ils ne l’entendront pas et en plus ils n’en ont plus rien à foutre. Pour moi ils sont, en partie, responsables ; cette fille qui va organiser ce “jeu” elle est en partie responsable et c’est une responsabilité collective. 

Y a t-il une forme de parallèle entre l’amour des sœurs qu’elles peuvent porter à Dieu et l’amour de jeunesse, le premier amour ?

Je me suis rendue compte que les textes religieux des sœurs qu’elles utilisent chaque jour et qu’elles répètent sont des textes d’adoration très physiques, très sexuels à Dieu. Elles sont dans une espèce de litanie du manque physique de l’espace dans le lit, d’un rapport très doudou à l’autre qui n’est pas là et qu’on voudrait voir et ça m’a tout de suite ramenée au premier amour, au rapport très fétichiste à l’autre. Si l’autre n’est pas là, tout est terrible et on ne peut créer aucune indépendance. C’est vraiment un gros point commun sur les textes religieux pour moi. Elles sont — c’est mon regard de non-croyante — dans une totalité puisqu’elles sont dans la fabrication. L’amour n’est jamais plus total que quand on est dans l’absence et dans le manque. 

Vous avez passé une semaine avec des sœurs, en retraite, pour préparer ce film. Comment cela a pu vous aider à construire “De l’or pour les chiens” ?

C’était très fort, j’ai vécu des phases très différentes. Par moment j’avais le sentiment de vraiment comprendre comment on peut se retirer du monde comme ça et comment ça devient plus simple une fois qu’on n’est plus soumis à tout un tas d’injonctions de la société. On est juste un corps au travail et ça c’était très passionnant pour moi. C’était un peu le vertige parce que par moment on se rend compte que ce serait possible de rester là et ça devient un peu fou. J’étais très touchée, très fascinée par la dimension esthétique des lieux, la pureté. Chaque image, chaque mouvement faisait sens. Tout est dépouillé, tout est très austère. Finalement, chaque petit détail devient extrêmement érotique, extrêmement émouvant. C’était très fort. J’étais en silence et je me pliais vraiment à leurs horaires donc je faisais tout avec elles. Au bout d’un moment il y a quelque chose qui entre dans le corps, quelque chose de l’ordre du rituel, de la répétition. C’était passionnant, vraiment.

Est-ce que par moment vous ne vous êtes pas sentie rassurée d’être entourée de femmes, de se dire qu’il n’y avait pas de “menaces” ?

Ce qui est sûr c’est que le fait d’être clos derrière des murs, qu’avec des femmes et qu’aucun homme ne puisse entrer crée forcément un apaisement quelque part. Et c’est terrible à dire. Je me suis beaucoup bagarée dans mon parcours pour dire que je trouvais que c’était un échec d’en arriver à la non-mixité. C’est une forme d’échec parce que je préfère éduquer les garçons mais le problème c’est qu’éduquer les garçons — et les filles aussi — c’est très long. Donc oui bien sûr, quelque part dans le monde dans lequel on vit, se retrouver dans un lieu clos uniquement avec des femmes qui ne posent pas trop de questions c’est apaisant, surtout la nuit. On le voit à travers le film notamment puisqu’Esther est un peu comme à l’hôtel, elle chante ses chansons, elle pique un chat, elle est plus apaisée. Et puis c’est aussi un lieu où on ne demande rien en échange et ça, dans le monde capitaliste dans lequel on vit, c’est très étrange.

“Je pense que ce qui est très beau c’est qu’en ce moment il y a un ras-le-bol général avec des meufs qui sont radicales sur le fait que “non, j’ai pas à t’éduquer, tu dois toi t’éduquer pour ensuite comprendre””.

— Anna Cazenave Cambet

Qu’est-ce que ça représente d’être une femme réalistrice en 2020 ? Est-ce que vous avez l’impression que d’un point de vue interne que les choses sont en train de changer ? 

C’est très difficile. Je n’ai pas senti de changement parce que je pense que là où ça change un peu c’est pour des films qui se veulent beaucoup plus didactiques. Là où il va y avoir une audience masculine et féminine de personnes plus âgées qui vont aimer le côté didactique et très clair et qui du coup vont le mettre en avant parce que c’est la bonne leçon, mais sinon c’est encore très difficile. C’est un milieu qui est composé à 90 % d’hommes, les exploitants en salles sont des hommes, les films sont produits et distribués par des hommes, les postes de pouvoir sont détenus par des hommes. Alors évidemment, parmi eux, il y a des gens qui font un boulot formidable, qui s’intéressent sincèrement à toutes ces questions et qui essaient de rattraper des années de retard, d’inculture aussi. Je pense que ce qui est très beau c’est qu’en ce moment il y a un ras-le-bol général avec des meufs qui sont radicales sur le fait que “non, j’ai pas à t’éduquer, tu dois toi t’éduquer pour ensuite comprendre”. Mais c’est très difficile et surtout pour les financements, on vient demander de l’argent et on bute face à des personnes qui sont très peu éduquées. Et la difficulté elle est là car on ne peut pas leur dire “tu n’es pas éduqué” et puis parce qu’on est toujours ramenées à ce qu’on est : une femme. J’ai déjà vécu des situations extrêmement sexistes et qui me faisaient beaucoup de peine parce que quand on vient avec un film comme celui-là on se dit “bon les gens en face vont être sensibles et faire attention ou se rendre compte en tout cas qu’ils abordent quelqu’un qui est sensible sur cette question” et finalement on vit une situation de sexisme primaire toute une soirée et sans que personne ne dise rien parce que “c’est pas méchant”. Ce n’est pas encore gagné. 

En tant que femme réalisatrice, quelles sont vos héroïnes/figures féminines du cinéma ?

Andrea Arnold, c’est la première qui me vient. American Honey a été une des références pour le film, le portrait qu’elle fait me touche beaucoup. Elle a une grande puissance. Claire Denis aussi, pour le goût de la radicalité, pour le fait qu’elle ne fasse pas de cadeaux quand elle fait des films, elle ne cherche pas à être séduisante. Ses films sont très rugueux. C’est très peu féminin, en tout cas traditionnellement. On nous demande toujours de sourire et j’aime bien que ses films ne sourient pas trop. C’est terrible parce que j’ai beaucoup de références d’hommes…mais ça se fait comme ça.

Quels conseils pourriez-vous donner aux jeunes femmes, aux futures cinéastes ?

De s’écouter et d’essayer de faire attention à la bienveillance les unes envers les autres, d’essayer de se souvenir qu’on peut ne pas être toujours d’accord mais que c’est capital pour avancer d’être ensemble. Je suis un peu emmerdée par une tendance à tout cloisonner et à tout simplifier. Je suis un peu inquiète par cette facilité qu’on a de s’étiqueter sur une catégorie du féminisme. Je trouve qu’il y a tellement de boulot que si on n’est pas ensemble ça va être compliqué. J’aurais tendance à dire qu’il faut essayer d’être bienveillante et à l’écoute des autres, essayer d’aider les meufs quand on peut le faire et d’y prêter attention. Et puis de croire en soi parce qu’on a plein de choses à dire.

Vous avez fait un travail remarquable au niveau de la lumière, avec des couleurs plutôt chaudes au début puis qui s’estompent avec Esther. Pouvez-vous nous parler de ce côté technique ?

C’était l’un des enjeux pour nous. L’idée était de tendre vers le noir et blanc au fil du film. On a donc dépouillé l’image de ses couleurs au fur et à mesure. Le pivot de la nuit à Paris nous a permis de créer la bascule et de faire disparaître certaines couleurs au matin. C’était aussi pour accompagner l’état intérieur d’Esther : commencer avec elle dans cette jeunesse — ce qu’on nous vend comme étant la jeunesse — ce “glamour” obligatoire, ces corps dénudés obligatoires et cette espèce de soi-disante liberté. C’est très facile alors qu’on sait que tout le monde flippe d’être en maillot (de bain). Donc l’idée c’était ça, ce très glamour, qui est un mot que je n’aime pas trop, mais que j’utilise volontairement. On va cheminer avec elle vers quelque chose de plus dépouillé pour faire de la place à l’avancée et revenir aux grandes couleurs. C’était un peu une règle du jeu pour nous — avec Kristy Baboul à l’image — de fabriquer le film de cette manière.

Comment avez-vous travaillé avec le directeur de la photographie ? (ndlr. Anna a fait des études de photographie)

C’était génial. C’est mon compagnon dans la vie mais par ailleurs c’est quelqu’un de très à l’écoute, de très discret, ce qui n’est pas toujours le cas des chefs opérateurs. Il est très sensibilisé à ces questions-là et très porté par le projet. Il aimait beaucoup le film et c’était son premier long-métrage. C’était fort de pouvoir fabriquer ensemble comme ça nos règles de travail, surtout qu’on n’avait jamais travaillé en amont ensemble. On avait déjà fait du clip ensemble mais on n’avait jamais fait de court-métrage donc on s’est découverts dans le travail. C’était super. Il a accompagné mon regard sur la comédienne. J’étais sereine tout le long du film par rapport à sa façon de regarder l’actrice, je le trouve très juste, très bienveillant aussi. 

Le film sort en salles le 30 juin et nous vous conseillons fortement d’aller le voir !

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