Représentation des Maghrébins dans le cinéma français

Le mois d’avril est rythmé par le Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient, une parenthèse culturelle qui, pour la 14e année consécutive, propose une palette d’œuvres artistiques qui ont traversé mer, terre et parfois décennies. L’occasion de voir le cinéma sous un nouvel angle, de découvrir des couleurs si peu présentes dans nos salles françaises et de donner une voix à ceux qui essaient tant bien que mal d’être représentés depuis des années. Depuis de nombreuses années, la représentation des minorités est au cœur des problématiques du cinéma. Entre charge politique et simple peinture d’un paysage culturel en constante redéfinition, comment l’image des maghrébins s’est-elle construite dans les productions cinématographiques françaises ?

Lors de l’époque coloniale, nous remarquons une grande absence des  maghrébins dans la production cinématographique française. Ce n’est qu’au milieu des années 1980 que le filtre des stéréotypes impériaux se dissipe, pour laisser place à la question du statut de cette population, et de la construction de son image au cinéma. De nombreux.ses immigré.e.s s’identifient à cet archétype, au centre des débats: situation ambivalente, séjour en France seulement temporaire …

L’image du maghrébin est alors, à la seconde moitié du XXe siècle, construite par différents cinéastes selon leur rapport à l’histoire coloniale, leur appartenance à l’immigration mais surtout leur lien avec le Maghreb.

C’est alors que naît un clivage entre représentations post-coloniales par des cinéastes non maghrébins nourrissant les clichés, et les cinéastes maghrébins souhaitant rompre ces codes. Mais ils se retrouvent dans cette opposition, en se mettant d’accord sur la représentation du corps maghrébin.


Le Thé au harem d'Archimède (1985)
réal. Mehdi Charef

Pour parler des corps des maghrébins dans le cinéma français, il faut d’abord évoquer l’environnement dans lequel ils évoluent. Leurs espaces de représentation et de narration sont souvent les mêmes: usines, chambres de bonnes, cafés, chantiers. Plus tard, l’usine laisse place aux banlieues et cités : c’est la rencontre entre deux générations. La première génération se voit exploitée au travail dans le seul but de s’intégrer, et la seconde est victime des difficultés sociales comme le chômage ou l’exclusion. Cette passation de pouvoir entre prolétaires et jeunes chômeurs crée un paradoxe entre la volonté de s’intégrer et la solitude conséquente d’un système qui les tient à l’écart. Nous relevons alors que la violence, au cœur de l’image collective des maghrébins depuis la moitié d’un siècle, se transforme à vue d’œil. La violence était auparavant considérée comme génétiquement partagée par tous les maghrébins, héritage de l’époque coloniale. Elle est alors envisagée comme la conséquence logique d’une société discriminante qui favorise son émergence. Nous assistons à une justification sociale et économique de la violence. De ce fait, les cinéastes se défont de cette « ethnicisation » de la violence, soit la définition d’un phénomène d’un point de vue ethnique. À la place, ils s’interrogent sur les complexes jeux d’identités qui se révèlent.


Poulou le magnifique (1971)
réal. Derri Berkani

La haine (1995)
réal. Mathieu Kassovitz

Le « cinéma beur » acquiert alors une conscience politique et la mémoire coloniale est appropriée par les cinéastes maghrébins. Bien que minoritaire, il traite des réalités sociales comme l’intégration, la discrimination, les violences ou encore la condition des femmes. La notoriété des cinéastes maghrébins populaires en tête d’affiche participe à l’émergence d’un marketing fondé sur l’appartenance à une minorité. La reconstruction engagée et militante de l’image imprimée sur les imaginaires français devient « mainstream ».  Les générations issues de l’immigration maghrébine vont au cinéma, et remplissent les multiplexes de banlieue grâce à des héros qui les confondent, à la fois francisés et arabisés. Les films « maghrébins » sont populaires, divertissants et accessibles à tous. Cependant, la charge politique de ces films est remise en cause, dont les discours sont ancrés dans un humanisme de gauche.


Chouchou (2002)
réal. Merzak Allouache

Neuilly sa mère ! (2008)
réal. Gabriel Julien-Laferrière

La représentation des acteurs d’origine maghrébine dans le paysage cinématographique français contemporain est sujette à de sensibles évolutions, autour d’une crise identitaire majeure. Le cinéma français se retrouve face à une mission impossible, celle de tenter désespérément de construire un cadre identitaire. C’est pourtant sans relâche que l’image de l’Autre s’écrit et s’efface, autour d’archétypes impertinents et problématiques, tout ça pour des consommateurs toujours plus friands de cette image de l’Arabe. Le succès du cinéma de banlieue devenu mainstream n’est que la preuve d’une continuité de la conscience visuelle de la représentation des maghrébins, à se demander si persiste toute charge historique ou culturelle. Heureusement, le cinéma retranscrit les images qu’il puise dans la société et les lui réinjecte, et c’est en reconfigurant le rôle du maghrébin dans les sociétés qu’on pourra jouir d’images innovantes.

L’essayiste Mona Chollet dans Beautés fatales parle d’une émancipation de la femme qui passe nécessairement par la réappropriation de son corps. Une logique sociologique et féministe tout à fait applicable au cas des femmes maghrébines, dont le schéma narratif se détache un peu de ses pairs masculins. L’affrontement entre racisme et fétichisation du corps de la femme maghrébine donne lieu  des représentations entre hypersexualisation et stigmatisation de la « fille de cité ». Le dernier personnage féminin maghrébin, Shéhérazade, à avoir été sous les feux des projecteurs, témoigne d’une fracture de cette chaîne après un chemin long et pénible. Entre Divines, Bande de Filles etc. nombreuses sont les femmes racisées et maghrébines à être en tête d’affiche, qui participent enfin à l’écriture d’une histoire et se font entendre. À travers les yeux d’une prostituée marseillaise, Shéhérazade est le fruit même de cette réappropriation du corps. Il est instrumentalisé au cœur d’un cinéma de genre, qui fait son retour. Le message est pourtant simple, une femme est maîtresse de son corps et jouit de son indépendance, mais la différence est qu’il s’inscrit dans un schéma où ce genre de personnages n’étaient que passifs. Victimes d’une société oppressante et obligées de subir les conséquences, les femmes maghrébines sont enfin sur le devant de la scène et participent activement à un scénario, qui n’est plus la corollaire de leur identité raciale. Kenza Fortas, César du meilleur espoir féminin pour « Shéhérazade », explique que ce rôle n’est que la première étape d’une libération des personnages maghrébins ancrés dans l’imaginaire français, visant à se détacher des étiquettes collées aux femmes maghrébines au cinéma mais aussi dans la société.



Shéhérazade (2018)
réal. Jean-Bernard Marlin

Zineb

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