ZEINAB AL MOTO | Entretien avec Dima El-Horr

En mars 2020, le Panorama des Cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient, en partenariat avec la Mission droits des femmes de la ville de Saint-Denis, avait décidé de mettre les femmes à l’honneur pour leur 15e édition. Avec une programmation comprenant 68 % de réalisatrices, le PCMMO avait accompli sa mission avec brio ! Nous nous étions rendues à plusieurs rencontres, dont la projection du documentaire Zeinab Al Moto, par la réalisatrice libanaise Dima El-Horr, que nous avons eu la chance d’interviewer le 6 mars. Avec la crise sanitaire, nous avions pris la décision de mettre notre site en pause, c’est pour cette raison que nous postons l’interview aujourd’hui, le 22 novembre. C’est une date symbolique qui marque l’anniversaire de l’indépendance du Liban.

Avant de vous présenter l’interview que nous avons pu faire avec Dima El-Horr, nous vous invitons à lire ses mots, qui vous permettront de mieux comprendre le sujet traité dans son film :  « Pendant un an, j’ai suivi sur son scooter Zeinab, 26 ans, dans sa vie professionnelle, familiale et amoureuse, avec une question en tête : comment être au Liban aujourd’hui, une jeune femme chiite voilée, dans les quartiers populaires de Beyrouth, et vouloir affirmer son individualité dans une société patriarcale et communautariste ? En affichant son désir d’émancipation et de liberté, Zeinab manifeste non seulement toute sa singularité mais aussi ses contradictions. »

Pourquoi est-ce que tu fais des films ?

Je ne sais pas moi (rires). Je ne me suis jamais posée cette question. J’aime les gens, j’aime parler aux gens, j’aime découvrir des histoires, écrire des histoires, des personnages et j’ai beaucoup regardé des films avec mon père dans mon enfance. Il était amoureux du cinéma, alors c’est peut-être aussi pour faire plaisir à mon père. Je me suis attachée au cinéma et quand j’ai grandi, je n’ai pas hésité une seconde pour décider ce que j’allais faire, c’était acquis pour moi. Peut-être aussi que vivre la guerre au Liban y a contribué. Nous n’avions pas accès à beaucoup de choses, nous étions confinés à la maison pendant des durées très longues donc c’était une échappatoire de rêver et c’est par la porte du cinéma que j’ai rêvé. Mon père nous montrait des classiques américains, parfois on regardait les films plus de dix fois parce qu’on avait pas accès à beaucoup de films avec la guerre. Après j’ai découvert avec le temps le cinéma français, la nouvelle vague, qui a été très important dans ma façon de penser le cinéma.

Comment est-ce que tu te positionnes en tant que réalisatrice femme et libanaise dans cette industrie très patriarcale ?

On a eu de la chance qu’à partir de la guerre, il y a eu pas mal de réalisatrices libanaises qui se sont affirmées comme Randa Chahal Sabbag ou Jocelyn Saab. Il y a eu une vague de femmes cinéastes à partir des années 70. Je ne peux pas dire qu’on s’est vraiment battues parce que ce sont elles qui ont ouvert cette voie-là. On est venues dans une zone de confort, parce qu’il y avait déjà avant nous ces femmes cinéastes et des femmes très fortes, qui ont commencé par la voie du documentaire et elles ont aussi tourné dans des conditions très difficiles avec la guerre. C’était une obstination de capter cette image, de témoigner de la guerre. Je pense que nous, la génération d’après, c’était un témoignage de la fin de la guerre, de l’après-guerre. C’est vrai qu’on doit se battre pour avoir de l’argent, pour financer nos films, pour aussi faire comprendre au Liban que l’art est important, parce qu’on vient d’une société très commerçante, financière, une société néo-libérale, qui ne voit pas beaucoup d’intérêt dans l’art. Ça a commencé à changer il y a une dizaine d’années, il y a une plus grande ouverture qu’avant. Avant on était soit avocat, médecin, maintenant, même si le nombre de films qui se fait chaque année reste très dérisoire, il y en a de plus en plus. Nadine Labaki, avec le succès qu’elle a eu, avec ses films qui ont beaucoup tourné, avec le nom qu’elle s’est fait, a ouvert une nouvelle pensée par rapport au cinéma libanais. On voit le cinéma différemment [au Liban, ndlr]. Il y a aussi Ziad Doueiri avec son premier film West Beyrouth, même si c’est différent parce qu’il n’est pas une femme. Il y a une façon de voir le cinéma qui a changée avec ces succès qu’on a eus et qu’on n’avait pas avant.  

Quelle a été ton approche avec Zeinab ?

Je ne connaissais pas Zeinab et quand on commence un documentaire avec un personnage qu’on ne connaît pas, on tâtonne et il faut qu’on le découvre. Qu’est-ce que le personnage peut donner ? Où est-ce qu’il peut nous amener ? Où est-ce qu’on veut qu’il aille ? Mais au tout début, ce qui conduit tout ça, c’est la confiance et la complicité qui s’établissent entre le réalisateur et le personnage qu’il filme. Du moment où j’ai gagné la confiance de Zeinab, Zeinab a surtout gagné ma confiance. Mais ce n’était pas du tout évident ni pour elle, ni pour sa mère, que je rentre dans leur intimité, chez elles, deux femmes seules. Elles ne savaient pas vraiment ce que je faisais, il fallait expliquer. Il fallait aussi trouver la bonne distance avec Zeinab, ne pas la juger parce que je ne suis pas là pour juger, mais faire un film à hauteur de femmes et qu’on soit à égalité toutes les deux. Comme je l’ai dit avant, j’aime les gens et Zeinab est entrée dans mon cœur, sinon je n’aurai pas pu la filmer. Je travaille seule avec une petite caméra, il y a donc une intimité, une complicité qui s’est établie entre elle et moi. J’ai beaucoup aimé filmer la relation entre nous deux. Au fur et à mesure que le film se développe, notre relation se développe aussi parce que je pousse un peu plus mes questions. C’est aussi notre relation qui est dans le film, qui fait partie du film. Ma petite caméra n’est pas imposante, elle n’intimide pas le personnage que je filme, elle fait partie de moi et je l’ai toujours eue avec moi dans ma relation avec Zeinab, donc elle s’est habituée à sa présence et à la mienne.

On voit beaucoup Zeinab travailler, elle est entourée d’hommes et elle s’impose, elle ne se laisse pas intimider.

J’ai rencontré Zeinab dans la rue, en dehors de son travail. J’ai découvert une fille très sympa, qui a confiance en elle, qui assume ce qu’elle est et ce n’est pas facile d’assumer cette liberté, cette rébellion dans la société et dans sa communauté. Quand je l’ai vue au travail, j’ai vu une autre personne et c’est ce qui m’a beaucoup plu. Elle change de comportement par rapport à la situation dans laquelle elle se trouve. Quand on la voit comme ça, elle est féminine, elle se maquille, elle aime les vêtements, elle est frivole et quand elle travaille c’est une super professionnelle, elle est respectée, elle est redoutée, elle change complètement. Elle tient tête à ses hommes et ils ne plaisantent pas avec elle. Ce n’est pas évident du tout d’être entourée d’hommes donc elle ne laisse rien passer, elle a conscience de ça, et en même temps elle en joue avec beaucoup de tact et de délicatesse. Elle est très appréciée dans son travail et elle aime beaucoup ce qu’elle fait.  

Veux-tu faire passer un message aux femmes libanaises, pour leur dire que tout n’est pas acquis et qu’il faut encore se battre ?

Oui, rien n’est acquis mais ce n’est pas un message. Je suis contre l’idée de faire passer des messages dans mes films parce que je pense que chacun peut les prendre comme il veut. A la fin du film, Zeinab détache son voile et on voit un peu son cou. Quand son copain la voit, il lui dit de bien le remettre et ils commencent à se disputer mais elle finit par accepter de le faire. On ne sait plus comment regarder les personnages, ils changent. Mais il ne faut pas lire la scène juste par rapport à lui et à comment il la contrôle mais aussi par rapport à Zeinab dans sa fragilité. Il y a quelque chose de très fragile chez elle. C’est une scène clé, elle défait beaucoup de choses.

Zeinab incarne-t-elle, d’une certaine manière, une partie de la société libanaise féminine d’aujourd’hui ?

Pour moi les personnages ne représentent qu’eux-mêmes sinon ça veut dire qu’ils deviennent messagers et je suis contre tout ça. Chacun représente lui-même. Personne ne peut représenter Zeinab, elle est unique. Elle n’est pas la porte-parole d’une société ou d’une communauté. Mais au-delà de ça, j’avais envie de travailler avec la jeunesse libanaise, cette jeunesse populaire qui n’est pas très représentée. J’avais envie de voir ce qu’il se passait dans la banlieue Sud de Beyrouth avec cette classe populaire et je suis tombée sur Zeinab. Il ne faut pas oublier qu’elle est une jeune femme de 23 ans qui ne vit pas dans un endroit évident. Il y a une sorte de repli sur soi de la banlieue Sud de Beyrouth.

Comment est-ce que le reste du monde a reçu ton film ?

Très bien mais il y a des gens qui l’ont vu différemment. Ils m’ont demandé comment j’ai pu faire un film sur une femme voilée et certains n’ont pas accepté le fait que je m’intéresse à une femme voilée ou que je ne condamne pas son voile…

Justement, j’ai senti que tu parlais de Zeinab, pas de son voile puisqu’il fait partie d’elle, c’est son éducation, mais tu ne portes pas l’attention sur ça dans ton film.

Non parce que je la prends dans sa vie ! C’est vrai que le fait qu’elle soit passée devant moi avec son voile et son scooter, c’était intriguant. Je voulais comprendre ses contradictions mais je ne suis pas là pour la juger, pour lui dire « enlève ton voile ». Je m’intéresse à la personne, à comment elle vit, à ce qu’elle a choisi de vivre.

Écrit par Héloïse Abbosh le 22/11/2020

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