Les pionnières oubliées d’Hollywood

Le 8 mars, journée internationale des droits de la femme, se pose comme l’occasion parfaite pour vous parler des femmes oubliées, effacées de l’Histoire du cinéma. Ces femmes dont nous ne savons rien mais qui ont grandement participé à l’essor du cinéma. Vous connaissiez les frères Lumière, Georges Méliès, Léon Gaumont, vous connaîtrez Alice Guy, Mary Pickford, Lois Weber

Mary Pickford et Frances Marion

Les origines du cinéma

Tout commence avec Alice Guy, la première réalisatrice de l’Histoire du cinéma. À seulement 21 ans, elle obtient un poste en tant que secrétaire dans la société de Léon Gaumont, qui fabriquait et vendait du matériel photographique. En 1895, elle est invitée avec lui à une projection privée des frères Lumière. Ce monde nouveau la fascine, elle commence donc à étudier de plus près toutes ces avancées techniques, grâce à Gaumont qui la laisse utiliser le matériel à la condition qu’elle fasse ses films en dehors de ses heures de travail et que cela n’ait pas d’impact sur son efficacité. Rappelons que les premiers films étaient de l’ordre du documentaire : on filmait des scènes du quotidien (par exemple L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat). Mais l’esprit novateur et précurseur d’Alice Guy a une vision différente de cet art : la jeune française décide d’utiliser le cinéma pour raconter des histoires. Ce n’est donc pas Georges Méliès qui invente la fiction au cinéma, mais bel et bien Alice Guy, avec son premier film : La fée aux choux, datant de 1896.

La réalisatrice a également changé la façon de jouer au cinéma en disant à ses acteurs : « Soyez naturels » (Be natural). À l’époque, on posait devant une caméra comme on pose devant un appareil photo ; il n’y avait pas la notion de jeu d’acteur. D’autre part, le cinéma parlant n’existant pas encore, les acteurs jouaient de manière pantomimique. C’est pourquoi les films étaient principalement tournés en plans larges et le regard du spectateur n’était donc pas attiré vers les visages des personnages. Mais Alice Guy voyait plus loin que ses pairs : elle accorda de l’importance aux expressions faciales et commença à utiliser des plans plus serrés. « Elle a créé l’un des premiers films avec un gros plan, réalisé des films en son synchronisé dès 1902 et est en grande partie responsable de la naissance et de la croissance du studio de production Gaumont à Paris. », raconte Pamela Green dans son documentaire Be Natural : The Untold Story of Alice Guy-Blaché, présenté au festival de Cannes en 2018.

En 1906, la réalisatrice fait un moyen métrage de 35 minutes intitulé La vie du Christ avec 25 décors différents et plusieurs centaines de figurants. Elle fait partie des premières à utiliser le procédé de surimpression, trucage qui consiste à superposer deux images de manière visible. Encore une fois, elle marque l’Histoire du cinéma mais cela ne suffit pas pour que les historiens retiennent son nom. Nombreux d’entre eux ont écrit que ce film avait été réalisé par Victorin Jasset, qui était en réalité son assistant.

En 1907, Alice Guy et son mari, Herbert Blaché, sont envoyés aux Etats-Unis par Léon Gaumont pour développer sa société de production à l’international. En 1910, elle fonde son propre studio de cinéma Solax et deux ans plus tard, elle apparait à nouveau comme une véritable pionnière, en réalisant le premier film avec un casting 100% afro-américain : A fool and his money. À cette même période, l’industrie du cinéma migre vers la côte Ouest des États-Unis, c’est la naissance d’Hollywood. Alice Guy n’a plus d’argent et décide de mettre sa société aux enchères. Elle finit par rentrer en France en 1922 et cesse toute activité filmique après avoir mis en scène, écrit et produit plus de 500 films. Rapidement oubliée de ses pairs, elle n’est même pas mentionnée dans l’histoire de la société Gaumont, rédigée par Léon Gaumont lui-même.

A Fool And His Money (1912)

Mais Alice Guy n’était pas la seule femme à s’être fait une place dans le milieu, bien au contraire. Tant de femmes ont marqué les débuts du cinéma qu’il serait impossible de toutes les citer, c’est pourquoi nous avons sélectionné quelques figures marquantes, dont Lois Weber, Frances Marion et Mary Pickford.

D’abord comédienne au théâtre, puis au cinéma, Lois Weber passe derrière la caméra dès 1905. Elle accorde beaucoup d’importance à la mise en scène et innove des techniques cinématographiques qui font d’elle une véritable pionnière, notamment avec son film Suspense (1913) dans lequel elle utilise la technique du split screen (écran divisé en français). L’année suivante, elle devient la première femme à réaliser un long-métrage avec Le marchand de Venise. En 1916, elle réalise Where are my children, le film le plus rentable du studio Universal, qui traite de sujets très tabous à l’époque, tels que la contraception et l’avortement.  Elle est la réalisatrice la mieux payée du cinéma muet et l’une des figures les plus importantes de l’Histoire du cinéma. Lois Weber devient, en 1917, la première femme à posséder un studio à son nom, dans lequel elle produit et réalise 14 films en 4 ans.  Elle est reconnue par ses pairs et entre à la Motion Pictures Directors Association, où elle est la seule femme. Elle finit sa carrière avec plus de 400 films où elle parle ouvertement de prostitution, pauvreté et peine de mort.

Frances Marion est une des scénaristes les plus célèbres du XXe siècle : elle est la seule femme à avoir reçu deux oscars du Meilleur scénario, d’abord en 1930 avec Big House et deux ans plus tard avec The Champ.  Elle a écrit pour John Ford, Griffith ainsi que la plupart des films de Mary Pickford et finit sa carrière avec plus de 300 scénarios et 130 productions. Pickford, quant à elle, a été une des actrices les plus célèbres de son temps, en jouant dans plus de 230 films. Elle quitte son mari en 1920 pour épouser Douglas Fairbanks et ils vont tous les deux connaître un succès planétaire. Ils s’associent avec Griffith et Chaplin pour fonder la fameuse société de production United Artists.

D.W. Griffith, Mary Pickford, Charlie Chaplin (assis) et Douglas Fairbanks lors de la signature du contrat de fondation du studio United Artists en 1919 

Les femmes ont joué un rôle essentiel dans les fondements du cinéma et d’Hollywood mais qu’en est-il après l’industrialisation progressif de cet art ?

L’après krach boursier

C’est en 1927 que le premier film parlant, Le chanteur de Jazz, est réalisé, changeant à jamais le monde du cinéma. Deux ans plus tard survient un bouleversement dans l’économie mondiale, avec le krach boursier qui a eu de lourdes répercussions sur la production filmique. La plupart des petites compagnies de production n’ont pas pu survivre, laissant le monopole aux grandes sociétés. Pour remettre de l’ordre, les syndicats prennent de l’ampleur et s’organise un véritable changement dans l’organisation des tournages. Dorénavant les postes attribués sont très spécifiques, les salaires fixes et les budgets amplement réduits. Évidemment, les femmes ne sont pas acceptées dans les syndicats, une véritable marginalisation est mise en place. Les emplois les plus recherchés, tels que réalisateur, scénariste ou producteur sont bien mieux payés que 20 ans auparavant, ce qui attire considérablement les hommes, reléguant les femmes au second plan. D’autre part, la migration des studios de production, de la côte Est à la côte Ouest, a été une conséquence de grande ampleur pour les femmes (cf Alice Guy). Elles ne sont presque plus derrière la caméra, mais devant. Prenons l’exemple des studios de la Fox, qui, dans les années 30, ont employé 33 scénaristes parmi lesquels ne figuraient que 5 femmes. Le cinéma est devenu une véritable industrie lucrative, dont les hommes se sont emparés en comprenant le potentiel économique qui en découlait. Très peu de femmes sont restées à des postes importants du processus de production. Les scénaristes Virgina Van Upp et Mae West font partie de cette élite féminine qui a survécu au bouleversement du septième art. Mae West écrivait la plupart des films dans lesquels elle jouait et a permis de faire connaitre Cary Grant. Virgina Van Upp a travaillé avec les réalisateurs les plus prisés de l’époque, tels que Fritz Lang, Edward H. Griffith et Frank Capra.

Les femmes doivent donc faire leurs preuves en jouant avant de pouvoir espérer atteindre les métiers derrière la caméra. C’est le chemin qu’a emprunté Ida Lupino : lasse de sa carrière d’actrice, elle a créé avec son mari, la société de production The Filmmakers dans les années 40. Elle peut ainsi produire, écrire et réaliser des films à petit budget et devient la seule réalisatrice à intégrer le syndicat des réalisateurs. Sa réputation se forge au fil de sa carrière de réalisatrice, où l’on voit émerger une vraie passion pour les films noirs, assez rare pour une femme à cette époque.

Dorothy Arzner et Margaret Booth sont les exceptions qui confirment la règle de cette masculinisation des studios hollywoodiens. Débutant comme monteuse et scénariste à la Paramount en 1919, Dorothy Arzner réalise son premier film Frivolités, en 1927. Elle intègre en 1936 la Directors Guild of America, qui est un syndicat professionnel représentant les intérêts des réalisateurs de cinéma américain. La seule réalisatrice indépendante des années 40 possède une filmographie bien complète, avec 17 films réalisés, 7 films montés et 5 films écrits. Elle dirigea les plus grandes stars de l’époque, tels que Cary Grant, George Irving, Maureen O’Hara ou encore Katharine Hepburn. Margaret Booth a également été d’une grande importance dans l’industrie, puisqu’elle a été chef monteuse à la Metro-Goldwyn-Mayer Inc. ou MGM de 1932 à 1962, où elle travaillait pour Griffith et Mayer. Elle finit par comptabiliser 45 films, jusqu’à obtenir un Oscar d’honneur en 1978.

Margaret Booth recevant son Oscar d’honneur en 1978

La place des femmes dans le cinéma des années 40 est donc considérablement réduite et il va falloir attendre encore longtemps pour voir un réel progrès. La fin de la seconde guerre mondiale n’arrange pas les choses puisqu’elles sont renvoyées dans leurs foyers et n’ont plus accès aux métiers dits « respectables ». Ce n’est donc qu’à partir des années 70 que les quotas de femmes augmentent et des personnes comme Sherry Lansing, actrice et productrice américaine, peuvent se faire leur place.

10,6 % des 100 premiers films du box-office américain ont été réalisés par des femmes en 2019 (source : courrier international). Il a fallu attendre 2010, soit 81 ans, pour voir la première femme remporter l’Oscar du Meilleur réalisateur : Kathryn Bigelow. Aujourd’hui, seul le cinéma indépendant ouvre réellement ses portes aux femmes : 20 % des films indépendants sont réalisés par des femmes. 

Les femmes ont donc joué un rôle important et essentiel dans l’essor d’Hollywood et du cinéma en général. Bien avant que l’argent soit le premier moteur des sociétés de productions, là où l’art brillait, les femmes étaient des figures majeures. Les plus grands noms du cinéma muet comme Griffith, Chaplin ou Méliès, ont largement été influencés par ces dernières. En commençant par le montage puis l’écriture jusqu’à la réalisation et la production, elles étaient présentes à tous les échelons de la création artistique. Mais suite à la guerre et à la crise économique mondiale, la place qui leur était accordée à Hollywood s’est restreinte, jusqu’à ce qu’elles finissent par tomber dans l’oubli. Un siècle plus tard, dans une société où le cinéma est l’une des industries générant le plus de profits, les pionnières de cet art ont été effacées de l’Histoire.

Aujourd’hui, leur statut est toujours source d’inégalités profondes et il a fallu qu’un scandale d’ampleur mondiale autour d’un des producteurs les plus puissants d’Hollywood éclate, pour que la place de la femme dans l’industrie soit repensée. Les choses changent et évoluent depuis quelques années avec des films à grands budgets qui leur sont confiés, comme Patty Jenkins et son film Wonder Woman ou encore Greta Gerwig, nommée aux Oscars pour Lady Bird. Le chemin jusqu’à la parité dans les studios reste encore long et parsemé d’embûches, mais il tend à se dégager.

© Marina Muun

Écrit par Héloïse Abbosh et Lucas Chaplain

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